"La civilisation des moeurs" est tout à fait représentative de l'oeuvre de Norbert Elias, génial auteur allemand dont la démarche combine histoire et sociologie, ces deux disciplines étant ici entendues au sens très général que tout à chacun peut leur donner - l'histoire, ce serait la reconstitution du passé, et la sociologie, ce serait l'étude des rapports sociaux, même si tout cela est bien plus complexe en réalité. Ainsi, ceux qui auraient déjà lu des oeuvres des tenants de la Nouvelle Histoire, comme Pierre Nora ou Georges Duby, ne seront pas dépaysés. En effet, c'est bien de l'histoire des mentalités dont il s'agit dans cet exposé où Norbert Elias s'attache à comprendre comment l'Occident s'est "civilisé".
Et on est tout de suite pris par ce travail d'enquête minutieux qui déconstruit nos évidences. Par exemple, pourquoi utilise-t-on une fourchette ? Et des mouchoirs ? Ou alors, pour aborder des questions plus dérangeantes, pourquoi en pisse-t-on pas en public ou pourquoi ne parle-t-on pas franchement de la sexualité à nos enfants ?
Ces questions peuvent paraître anodines, mais y répondre n'a rien d'évident. En fait, tous ces comportements procèdent d'une évolution générale des sociétés occidentales, où le développement des relations de dépendances entre les individus par le fait de la division croissante du travail a conduit ces derniers à s'imposer les uns aux autres un contrôle toujours plus strict de leurs pulsions. Ainsi, l'étude des manuels de savoir-vivre à travers le temps (et il faut voir comment Norbet Elias excelle à les lire "en creux") démontre que si les bonnes manières ne visaient initialement qu'à témoigner du respect envers une personne de statut social plus élevé, elles se sont peu à peu imposées comme des normes comportementales à respecter dans toutes les relations sociales au nom de considérations bien plus abstraites telles que la morale ou l'hygiène, lesquelles apparaissent à cette lumière comme des rationalisations a posteriori plus ou moins adroites.
Toutes ces révélations appellent bien des développements, et Norbert Elias ne se prive pas de soulever des questions tout à fait intéressantes. Par exemple, l'étude de l'évolution de la manière dont les individus apprennent les bonnes manières montre bien comment la manière d'éduquer les enfants s'est transformée à travers les âges. Ou encore, l'étude des comportements prescrits et proscrits interroge la délimitation du normal et du pathologique dans le domaine des maladies mentales. Ainsi, nul doute qu'un fou de notre époque n'apparaîtrait pas forcément comme tel au Moyen Age, parce que ces écarts de comportements feraient moins tâche.
Alors, évolutionnisme dira-t-on ? Sans aucun doute, Norbert Elias soutient l'idée d'un processus. Cependant, il s'interdit bien d'en marquer le début et d'en prédire le développement :
"Il est impossible de remonter aux origines d'un processus qui n'en a pas. [...] Toute exploration doit s'assigner des limites, limites correspondant, si faire se peut, aux phases réelles du processus historique. Qu'il nous suffise de prendre ici pour point de départ le niveau médiéval et - sans en faire l'objet de notre étude - d'examiner le mouvement, la courbe évolutive qui ont abouti à la situation moderne."
Cet évolutionnisme tempéré, que Norbert Elias a d'ailleurs longuement justifié dans son ouvrage théorique "Qu'est-ce que la sociologie", a parfaitement droit de cité. Il permet de relativiser notre situation et, au-delà, de nous essayer un peu au décentrement, c'est-à-dire à regarder une situation sociale en nous mettant à la place de ceux qui la créent. Ah ! A quand un film sur le Moyen Age qui restituerait avec assez de fidélité les moeurs de l'époque, bien peu délicats à nos yeux aujourd'hui ? En refermant le livre de Norbert Elias, on se dit qu'on a nous a raconté sur notre histoire bien des fadaises.
Vraiment, aussi amusante que facile à lire par les extraits de vieux manuels de savoir-vivre qu'elle contient et le style clair de l'auteur, "La civilisation des moeurs" est certainement une des oeuvres qu'il est indispensable de découvrir pour qui s'initie à la sociologie et à l'histoire.