Je ne sais pas si les historiens actuels font encore grand cas de Renan, dont le principal mérite est d'avoir fait connaître en France les résultats de la recherche allemande sur la Bible, un rôle de traducteur, si l'on veut ; pareillement j'ignore l'opinion qu'ont de lui les Trissotins modernes qui commentent Molière dans les Facultés des Lettres. Mais j'ose croire que l'honnête homme est encore capable de trouver ses délices dans les Souvenirs d'enfance et de jeunesse . Ses illusions feront sourire, mais simplement parce qu'elles ne sont plus à la mode : notre époque connaît mieux dans le genre. Le brave homme s'imaginait que la religion était inéluctablement vouée à disparaître et, s'il voyait dans cette évolution un progrès, il demandait simplement que le monde sût conserver un peu de poésie et de naïveté. Depuis, nous avons pu constater que de nouvelles illusions sont venues remplacer les vieux rêves, tout en se montrant singulièrement plus intolérantes et singulièrement plus meurtrières ; mais il se trouve que leur écroulement laisse un grand nombre d'entre nous dans l'état ou se trouvait Renan lorsqu'il descendait les marches du Grand Séminaire pour ne plus les remonter en soutane .
C'est pourquoi je recommande particulièrement la lecture des Souvenirs d'enfance et de jeunesse à tous les anciens communistes, les anciens soixante-huitards, à tous ceux qui se sont passionnés pour un idéal, tout en entendant dans leur esprit ce petit mot qu'ils s'efforçaient de repousser comme une obsession diabolique ou bourgeoise : Cela n'est pas vrai . Tous ces gens, bien sûr, ont fait ensuite leur mea culpa (si j'ose parler latin alors qu'il faudrait parler russe), mais avec quelle discrétion ! Nous nous sommes trompés, reconnaissent-ils, mais notre engagement pour la justice et la vérité nous interdisait d'agir autrement et ceux qui ne nous ont pas suivis, alors, l'ont fait pour d'inavouables raisons. Ils diraient presque, dans le jargon moderne ou une pensée paraît d'autant plus forte qu'elle est absurde : Nous avions raison d'avoir tort !
Combien plus honnête apparaît l'attitude de Renan. Nul ne reconnaît mieux que lui le sérieux et l'honnêteté des dignes prêtres de sa Bretagne natale : J'ai eu depuis des maîtres autrement brillants et sagaces ; je n'en ai pas eu de plus vénérables . Et il repense avec nostalgie à l'époque ou le tendre manteau de la Vierge recouvrait la chrétienté médiévale. Il n'en parle pas moins de l'effroyable aventure du moyen-âge et nous laisse une réflexion valable pour notre temps comme pour le sien : Nous avons été habitués à un système plus protecteur, à compter davantage sur le gouvernement pour patronner ce qui est noble et bon. Mais par combien de servitudes n'avons-nous pas payé ce patronage !
Et à ceux qui se lamentent en soupirant : Tout le mal que nous disons du communisme fait tant de bien à nos ennemis ! je laisserai cette dernière phrase : Je me reproche quelquefois d'avoir contribué au triomphe de M. Homais sur son curé. Que voulez-vous : c'est M. Homais qui a raison. Sans M. Homais nous serions tous brûlés vifs. Mais, je le répète, quand on s'est donné bien du mal pour trouver la vérité, il en coûte d'avouer que ce sont les frivoles, ceux qui sont bien résolus à ne lire jamais saint Augustin ou saint Thomas d'Aquin, qui sont les vrais sages. Gavroche et M. Homais arrivant d'emblée et avec si peu de peine au dernier mot de la philosophie, c'est bien dur à penser.
Lisez Renan, mes amis. Pénétrez-vous de sa pensée et reprenez ensuite vos plumes pour rédiger à nouveau vos Mémoires d'Ex . On peut gager que ce sera une nouvelle édition bien différente.